Critique Ténébreuse livre premier par Mallié et Hubert

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Heureusement pour les lecteurs et lectrices de bande-dessinée, le scénariste Hubert a laissé quelques livres d’avance avant de se donner la mort l’année dernière (RIP). Mis en dessin par Vincent Mallié, le livre premier de cette histoire en deux tomes, Ténébreuse, poursuit – et fatalement conclut – la rêverie d’Hubert autour des représentations de genre et de l’émancipation.  

Ténébreuse n’est pas un récit de fantasy standard

On le comprend au bout de quelques pages, quoique l’esthétique classique et les dialogues couillus essayent de nous induire en erreur, Ténébreuse n’est pas un récit de fantasy standard. On aurait dû s’en douter dès la première page : notre protagoniste de départ est nommé « chevalier Arzhur » – un peu comme le roi légendaire mais enrhumé et aussi en fait il ne se considère plus trop comme chevalier. C’était déjà un peu buggué comme récit mais c’est au premier rebondissement qu’on comprend vraiment : la princesse délivrée est malheureuse d’être délivrée, malheureuse de voir tuer les monstres qui semblaient la tenir captives, est à deux doigts de tuer en retour son soi-disant sauveur. Et la princesse de se moquer d’un seul coup du lecteur et du chevalier : « Une princesse à délivrer, mais bien sûr ! Tu ne t’es guère posé de questions ! »

Ce principe de retournement, d’abord du récit traditionnel puis des éléments de l’univers mis en place par Hubert et Mallié eux-mêmes, se poursuit tout du long du tome et est un des intérêts principaux de cette lecture – c’est une quête, où les héros doivent aller d’un point A à un point B, avec des adjuvants et des opposants, mais il est très difficile de prévoir précisément qui aidera et qui fera obstacle, et comment. Ainsi par exemple – je serais vague à partir de maintenant pour ne pas déflorer davantage le récit – les objets délivrés au début de la quête pour guider et augmenter le chevalier par des adjuvants deviendront l’exact opposé dans le troisième acte. Par la composition, la couleur, le dessin, Maillé suit parfaitement ce mouvement scénaristique en montrant par exemple combien la connexion magique de la princesse avec la nature peut être tour à tour bucolique, humoristique, glaçante. 

Si je ne disais que ça, on pourrait penser que Ténébreuse est uniquement une bonne BD à rebondissements. C’est plus fort que ça à mon avis. Il ne s’agit pas d’enchaîner les coups de théâtre coûte que coûte, mais de montrer que les individus et les choses n’ont pas d’essence immuable, qu’ils sont agis par les situations. D’ailleurs l’entité qu’on pourrait qualifier de « méchante » – qui d’abord a plutôt des bonnes raisons d’agir ainsi et ensuite pourrait bien devenir positive par un douzième retournement dans la seconde partie – ne fait que ça : disposer des situations qui vont produire des comportements mauvais. Et on peut relire cette première partie, à l’aune de sa fin, comme la description de la situation qui produit le comportement très discutable final.

Conclusion

Ténébreuse dépasse la BD à rebondissement aussi parce que chaque état des individus et des choses est consistant, chaque position est puissante. On comprend aussi bien la tolérance du roi que sa dureté. On comprend aussi bien le roi que la reine dans le débat au sujet de l’éducation de la princesse, qui rejoue plus ou moins clairement le débat très en vogue actuellement de l’assimilation  républicaine – la princesse doit-elle avoir une éducation normale pour vivre dans le monde normal ou une éducation ésotérique pour rester nourrie par ses racines ? Maillé et Hubert s’amusent à nous balader à tous les niveaux, à chaque page la princesse qu’on pouvait trouver cruche peut se mettre à faire preuve d’un grand esprit, le chevalier qu’on pouvait trouver bourrin peut se mettre à faire preuve d’une grande délicatesse – et inversement.

On attend la deuxième partie avec impatience, en espérant que le cap soit maintenu.

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